HONOSTHOR ou NEXTER- KMW

HONOSTHOR ou NEXTER- KMW

Général (2s) Robert Carmona
2 septembre 2016

Honosthor...La droiture d'Honos, le Dieu romain de la chevalerie, couplée à la puissance de Thor, le Dieu nordique de la foudre. Le nom n'est pas définitif, mais il sied à merveille au nouveau géant de l'armement européen. Annoncé le 15 décembre dernier, le rapprochement entre le français Nexter - fabricant du char Leclerc - et son homologue allemand KMW - célèbre pour ses chars Léopard - donnera naissance à un "Airbus du char d'assaut", capable de faire des prouesses à l'exportation et de poser les bases de l'industrie européenne de la défense.  

 

Présentation générale de Nexter Systems 

Nexter Systems, implantée dans divers territoires, avec dix sites en France et trois à l’étranger, regroupe 3 500 personnes, sans compter les sous-traitants, coopérants et équipementiers.

Héritière de savoir-faire de défense terrestre forgés au XVIIIe siècle dans les

arsenaux, Nexter Systems est issue d’une profonde et douloureuse restructuration de GIAT Industries : depuis sa création en 2006, elle est devenue une société rentable tout en consentant d’importants efforts en matière de recherche, de développement et de prospection commerciale.

Elle détient l’ensemble des savoir-faire clefs de la filière de la défense terrestre en France. Elle est la seule société industrielle française à avoir la capacité

d’intégration de sous-systèmes et d’éléments liés aux blindés de combat terrestre.

De pluselle maîtrise les sous-ensembles qui constituent ce système de combat : les caisses et leur blindage, particulièrement nécessaires à la protection des soldats, les systèmes d’armes complets– armements, tourelles, canons, munitions – et les sous-systèmes électroniques embarqués servant à la

conduite des véhicules, à la communication sur le champ de bataille et, bien entendu, au combat.

 

Le rapprochement entre Nexter Systems et KMW

S’agissant du rapprochement avec KMW, il convient de distinguer deux périodes : avant et après la signature des accords du 29 juillet 2015 en présence du ministre de la Défense.

Jusqu’à la fin du mois de juillet, les négociations ont avancé pour établir la parité entre les deux actionnaires, les détails de la future gouvernance, le choix du siège – qui s’est finalement porté sur Amsterdam, dans un pays européen qui

n’est ni l’Allemagne ni la France et qui présente l’avantage d’une certaine neutralité fiscale.

 

Après la signature des accords, la deuxième période, qui a duré jusqu’au

15 décembre 2015, a été marquée par la levée des conditions suspensives et des autorisations nécessaires en France, en Allemagne mais aussi aux États-Unis où KMW possède une filiale, par la préparation du décret de mise en place

d’une action spécifique de l’État français au capital de Nexter Systems et d’un autre décret autorisant le transfert au secteur privé de la majorité du capital du groupe public.

Le 15 décembre, l’alliance a été finalisée au moyen du transfert des actions détenues par GIAT Industries dans Nexter Systems et de celles détenues par la

famille Bode-Wegmann dans la société opérationnelle KMW pour former une nouvelle société, Honosthor – nom provisoire appelé à être modifié au profit

d’une dénomination plus commerciale. L’État français et la famille Bode-Wegmann détiennent chacun 50 % de cette société commune, holding de droit hollandais, qui se voit conférer un rôle de stratégie, de pilotage à moyen

terme et de contrôle des activités opérationnelles.

Le 15 décembre ont été également mis en place les organes de gouvernance du

Groupe : un Conseil de surveillance et un Directoire.

Au conseil de surveillance siègent quatre représentants des actionnaires :

Jean-Séverin Deckers de l’Agence des participations de l’État (APE) et Bertrand Le Meur, de la DGA pour la France ; Manfred Bode représentant de la famille Bode-Wegmann, et Axel Arendt, ancien d’EADS, pour l’Allemagne. En

outre, cette instance est composée de trois personnalités indépendantes :   Christian Jourquin, ancien président du groupe Solvay, de nationalité belge, qui préside le conseil de surveillance ; Antoine Bouvier, président de MBDA Missile Systems, société de défense terrestre qui a commencé une intégration

européenne il y a bon nombre d’années – et détient donc une expertise remarquable dans les sujets qui nous occupent aujourd’hui ; Utz-Hellmuth Felcht, ancien dirigeant d’entreprises du secteur chimique qui siège également au Conseil de surveillance de la Deutsche Bahn

Le Directoire se compose de deux co-présidents : Frank Haun et Stephane Mayer, Président Directeur Général de Nexter Systems.

 

Les prochaines étapes du rapprochement.

Peu de détails avaient été abordés avant le 15 décembre, jour de la création de la nouvelle entité, dans la mesure où les sociétés étaient encore séparées, potentiellement concurrentes pour certains marchés et tenues par divers accords de confidentialité noués avec des partenaires et des clients. Depuis, les équipes travaillent ensemble. Une première réunion des équipes de direction des deux sociétés s’est tenue au mois de janvier et le Conseil de surveillance s’est réuni au début du mois de février.

Les objectifs stratégiques du rapprochement ont alors été définis d'une manière plus précise.  

L’objectif majeur est de devenir un leader de l’Europe de la défense terrestre : il s’agira à terme de proposer des produits communs répondant aux besoins opérationnels de l’Armée de terre française et de la Bundeswehr mais aussi, par un effet d’entraînement, aux besoins des autres armées européennes. Il s'agit de permettre une convergence pour les utilisateurs engagés au même moment, au même endroit, sur les mêmes opérations, convergence en matière tant de produits que de services, de support et de flux logistiques de rechange dans la mesure où les véhicules seront unifiés. Il est également prévu de proposer aux clients des systèmes plus compétitifs, bénéficiant de l’effet de taille et de volume des deux grandes armées européennes que sont celles de la France et de l’Allemagne. Un marché bi-domestique plus important permettrait de mieux amortir les frais de développement et de proposer des produits plus compétitifs à l’Allemagne et à la France mais aussi à l’export.

 

Ces futures étapes présupposent que deux conditions soient remplies.

Premièrement, il faut parvenir à une expression commune des besoins par les deux États : il est recherché un véhicule, sinon identique pour les deux armées,

du moins ne comportant que des différences minimales.

En second lieu, dans le cadre d’un schéma de conception et de production réparti entre les deux pays, il faut une convergence des règles et des lois en ce qui concerne le contrôle des exportations, afin de maximiser le nombre de pays cibles et d’optimiser l’objectif de compétitivité.

Être un leader signifie aussi avoir la capacité d’attirer des acteurs de la défense

terrestre d’autres pays européens pour former un pôle, à l’image de MBDA, qui s’est constitué grâce à des alliances successives, d’abord entre la France et l’Angleterre, puis avec l’Italie et l’Allemagne.

Cet objectif européen n’est pas incompatible, bien au contraire, avec les objectifs de Nexter Systems : servir les besoins stratégiques de la France en matière de défense terrestre aussi bien en termes de produits que de services – maintien en condition opérationnelle, rechanges –, et préserver les compétences françaises et la Base Industrielle Technologique de Défense de notre pays ;

exporter, pour contribuer à l’équilibre et à la compétitivité de nos programmes.

Il convient de rappeler que cette opération n’a pas été pensée comme une fusion : les deux sociétés disposent de temps pour mettre progressivement en place l’organisation d’un groupe capable de proposer un produit commun, qui suppose une convergence des méthodes de développement, de gestion de projet, de production et de contrôle de qualité.

Cette échéance se situerait en effet à l’horizon 2030.

Ce processus de convergence a été engagé à travers plusieurs chantiers menés par l’ensemble des équipes de direction, qu’il s’agisse du commerce, de la communication, de l’image, de la gestion financière, de la politique des produits, des méthodes, de nos compétences en ingénierie et en production, des achats. Nous pouvons, en effet, tirer parti des volumes pour obtenir de meilleures conditions auprès de nos fournisseurs.

Ces travaux sont suivis par les deux co-présidents et par le Conseil de surveillance.

Plusieurs axes de synergies ont été identifiés.

Il pourra s’agir en matière de revenus, de proposer que les véhicules de KMW utilisent les canons, armes et munitions du groupe Nexter ; de tirer parti d’une bonne présence chez un client de l’un des deux acteurs pour permettre à l’autre de proposer des produits complémentaires ; de mettre en commun certains programmes de recherche et développement afin de ne pas dupliquer les coûts ; de mettre en cohérence les achats.

Nous ne nous situons pas dans une démarche de restructuration et de suppression de sites, de postes ou de compétences. Les deux sociétés sont rentables et ont suffisamment de temps devant elles pour construire ensemble ce projet commun et pour ne pas avoir à se focaliser sur des baisses de coût immédiates, rapides et douloureuses.

Ce rapprochement constituera une force de proposition au service d’un projet

ambitieux de construction d’une défense terrestre à l’échelon européen. Les deux groupes s’appuient sur une vision partagée à long terme et se nourrissent du dialogue, entre les ministères de la Défense français et allemands. 

Deuxième axe : les activités du groupe Nexter.

Les chiffres n’ont pas été officiellement arrêtés mais on peut dire que le carnet de commandes à la fin de l’année 2015, si l’on inclut les tranches conditionnelles qui s’élèvent à trois milliards d’euros, se monte à un peu plus de 5 milliards d’euros, ce qui représente environ cinq années d’activité, compte tenu du chiffre d’affaires actuel.

Avec plus de 1 600 Griffon, 248 Jaguar et 200 chars Leclerc à rénover, le programme Scorpion représente à lui seul près de la moitié du carnet de commandes. La confirmation des tranches conditionnelles est donc fondamentale pour Nexter, mais aussi pour l’Armée de terre elle-même qui a besoin de renouveler ses matériels, dont certains sont vieux de quarante ans.

Les prises de commandes pour l’année 2015 représentent un milliard d’euros, soit le montant du chiffre d’affaires. Elles ont porté principalement sur le programme Scorpion pour ce qui est de la France et, s’agissant de l’export, sur des contrats avec le Royaume Uni – vente de canons de 40 millimètres de notre alliance avec British Aerospace pour une centaine de millions d’euros –, sur la vente de munitions, qui constitue une activité dynamique avec 300 millions d’euros de prises de commandes, et sur la vente de véhicules blindés Aravis au Gabon.

Le chiffre d’affaires pour 2015 est légèrement supérieur à celui de 2014 :

1,07 milliard contre 1,04 milliard d’euros. La rentabilité et la structure financière sont satisfaisantes après que d’importantes sommes ont été consacrées à la recherche et développement et aux investissements commerciaux.

Le patrimoine de cette société en termes de compétences humaines, de produits et de technologies est extrêmement positif. Nexter Systems est une entreprise extrêmement réputée pour ses produits d’excellente qualité, en particulier le véhicule blindé de combat d’infanterie (VBCI), beaucoup utilisé dans les Opérations extérieures, et le char Leclerc, jugé par certains comme le meilleur char du monde, même s’il n’a pas rencontré à l’exportation le succès que l’on pouvait espérer.

Activités en France

En tant que systémier-intégrateur, Nexter a vocation à être placé au cœur du programme Scorpion, structurant pour l’Armée de terre. Pour le mener à bien, il se trouve intégré dans un groupement momentané d’entreprises aux côtés de Renault Trucks Defense pour la partie relevant de la base roulante et de Thales pour les systèmes de communication et de combat des véhicules Griffon et Jaguar. En outre, Nexter est autorité de conception pour le Jaguar, véhicule de combat au centre de nos compétences principales.

Ce programme connaît quelques difficultés qui n’ont rien que de très normal pour un programme de cette ambition et de cette ampleur. Celles-ci ne remettent pas en cause le calendrier fixé. Ce partenariat avec Renault Trucks et Thales comme l’ensemble des partenariats de Nexter ne sont absolument pas modifiés par l'alliance avec KMW ; de la même façon, KMW poursuit son partenariat avec Rheinmetall, même si nous espérons pouvoir remplacer à terme cette entreprise pour certaines fournitures.

S’agissant des services, ilconvientd'évoquer les contrats liés au maintien en condition opérationnelle conduits avec la structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres des armées et services (SIMMT). Nexter se situe au premier rang pour le char Leclerc, le canon Caesar, le VBCI, et est en discussion pour une extension aux AMX 10 RC, véhicule blindé prédécesseur du Jaguar. Il est intéressant de noter que la disponibilité opérationnelle des véhicules dont Nexter est responsable du MCO par contrat est jugée bonne à 80 %. Aucune dérive de coût n’est à déplorer. Nexter a une démarche proactive à l’égard de la SIMMT et lui fait des propositions pour réduire le coût de maintenance des parcs grâce à des interactions régulières avec les utilisateurs.

Par ailleurs, Nexter s'est engagée à livrer toute pièce de rechange moins de cinq jours après sa commande. Là encore, les objectifs sont tenus : le taux de performance pour nos clients atteint 90 % sur le territoire français et 95 % en opérations extérieures.

Le pôle Munitions

Avec l’acquisition en 2014 de la société belge Mecar et de la société italienne Simmel, Nexter Systems est devenue un acteur majeur dans le domaine des munitions: il se situe désormais au troisième rang à l’échelle européenne, derrière Rheinmetall en Allemagne, et Nammo en Norvège.

Il offre une gamme complète de munitions de moyen calibre – allant de 20 millimètres à 40 millimètres – et de gros calibre – jusqu’à 155 millimètres. Dans cette activité, il bénéficie d’une bonne dynamique à l’export, avec de nombreuses prises de commandes. Il est important de maintenir les contrats pluriannuels qui permettent de jouir d’une bonne visibilité sur l’outil industriel et sur la charge de travail pour les années à venir, en complément de l’export.

 

Enfin, Nexter commence à développer des produits destinés à la sécurité intérieure.

C'est ainsi que Nexter a prêté un véhicule blindé Titus au RAID pour la COP21 et que des discussions sont menées actuellement avec les forces de police françaises afin de savoir en quoi nos sesvéhicules pourraient les aider dans leurs missions.

L'export

Nexter est toujours aussi actif en ce domaine. Il répond à de nombreux appels d’offres et investit beaucoup pour les démonstrations et les réalisations de prototypes. Nexter Systems est dotée d’une équipe commerciale étoffée et n’hésite pas à ouvrir des bureaux commerciaux à l’étranger selon les opportunités qu’offrent les marchés. Il bénéficie d’un bon support étatique : ministère de la Défense, Direction Générale de l’Armement, État-major des armées, Armée de terre. On peut toutefois observer que les contrats, en ce qui concerne la défense terrestre, sans doute moins visibles, apparaissent moins prioritaires que certains contrats d’exportation dans le domaine aéronautique ou naval. Certes, les enjeux ne sont pas les mêmes, mais les besoins d’appui sont tout aussi nécessaires pour ce qui est des relations intergouvernementales quand il s’agit de vendre des matériels terrestres stratégiques à des pays étrangers.

 

De multiples opportunités s’offrent au groupe actuellement.

En Asie, il est très intéressé en Inde par deux contrats.

Le premier, qui pourrait être le « contrat du siècle » en ce qui concerne l'artillerie, porterait sur une commande de 1 400 canons de 155 millimètres tractés, pour lequel est proposé le Trajan. Il s’élèverait à un milliard d’euros, soit un montant jamais atteint dans le domaine de l’artillerie.

Le deuxième contrat porterait sur 800 canons montés sur camion, pour lequel a été proposé le Caesar. À titre de comparaison, il convient de rappeler que la France n’a que 77 Caesar.

Le Moyen-Orient est toujours une zone consommatrice de matériels de défense.

Au Qatar, Nexter a répondu à une offre de 300 véhicules blindés de type VBCI. Il s'est montré très actif pour faire des démonstrations destinées à adapter une tourelle dotée d’une arme plus puissante que celle dont les VBCI sont équipés en France. Dans le domaine de l’artillerie et des véhicules de combat, des offres existent en Égypte.

En Afrique, un premiecontrat à l’exportation a été ouvert , avec le Gabon.

En Europe, Nexter a deux opportunités majeures : d’une part, au Royaume-Uni avec 300 à 400 véhicules blindés de type VBCI, à l’horizon de 2018 ; d’autre part, en Scandinavie pour les systèmes d’artillerie, plus précisément en Norvège, où il a récemment fait une campagne de démonstration, au Danemark et en Finlande.

 

En conclusion, trois ans après l'échec de la fusion entre EADS et BAE, l'Europe préside à la création d'un géant de la défense en mariant l'allemand KMW et le français Nexter. Mais cette fois avec la méthode douce. La fusion définitive est prévue d'ici cinq ans

Dans un premier temps, Nexter et KMW conserveront donc leurs organisations, leurs équipes et leurs catalogues de produits.

A terme, même si les acteurs s'interdisent l'emploi de tout superlatif, un acteur de classe internationale devrait voir le jour. Avec près de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires, un carnet de commandes d'environ 9 milliards et plus de 6000 salariés, Honosthor ne sera pas ridicule derrière le géant américain General Dynamics (environ 6 milliards d'euros de chiffre d'affaires) et le britannique BAE Systems (3,6 milliards).

« C'est le changement le plus « significatif " de ces dernières années dans le secteur de la défense sur le Vieux Continent », commente Aude Fleurant, directrice du Stockholm International Peace Research Institute.

 

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Note: NEXTER- KMW, Société allemande Krauss-Maffei Wegmann (KMW)

 

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